Hépatome II Stéatose 3

Publié: septembre 17, 2012 par lesionsdangereuses dans saison 2

texte paru dans la revue Art&Anarchie (3), aux côtés des dessins pornolitiques de Gilles Olry, en octobre 2012

(La stéatose 3 a été perdue par l’éditeur des Hépatomes)

Cher ami

C’est pendant cette nuit sans lune que j’entreprends de vous rédiger une missive, alors qu’il m’est impossible de fermer l’œil, non que je souffre de votre absence – ô scabreux marquis, rance objet de toute mon affliction – mais puisqu’un besogneux m’ayant peloté naguère se rappelle à ma mémoire par la morsure franche d’une bonne castapiane.

Bien que tenue informée de votre état par ma douce et fidèle Pituite, que j’envoyais en reconnaissance à l’Hospice de Clichy, où vous séjournez depuis novembre, je me languis de vos intrigues, dont j’attends avidement le récit.

Il n’est pas rare, dans le secret de la toilette, que je caresse la burette ornée d’un pont d’argent mouvant du flanc senestre, adextré d’une tour carrée d’argent ajourée, que vous m’offriez jadis, du temps de nos amours burgondes et dévergondées, entre les bancs de Saint Bénigne de Pontarlier.

Hélas ! Lorsque je vous expédiais ma Pituite, j’imaginais encore avoir le loisir de vous poursuivre dans vos retranchements ! À l’aube, défiant la hauteur des courtines, moi la coureuse de remparts, je m’introduisais dans votre cellule et en humais l’air corrompu… Vous surprenant dans vos divagations lascives, je vous enjoignais de nous régaler de ces fioles d’eau de panax, négligemment délaissées sur quelque desserte – attrayantes bouteilles au contenu ocre et aqueux qui ont toujours su charmer mon esprit – en enduisant tour à tour votre soie incarnadine et mon sarcocarpe, déjà palpitant, d’onguents poisseux et moites.

C’était sans compter sur les moult incidents qui survinrent entre-temps. Avant que vous ne preniez asile dans la Seine – sous quel fallacieux prétexte ? – je vous narrais mon bannissement de la totalité des lieux de dépravation de la ville rose, mascarade mise en œuvre par notre éditeur, cette râclure, cette truandaille vicieuse, ce fouille au train à l’instruction princeps. M’ayant de la sorte réduite à siccité, Tholose devenue le théâtre d’une indissoluble polydipsie, je sombrais dans les affres de la mélancolie, et n’en émergeais qu’à certaines heures, me soulageant alors dans d’introspectives incartades.

Au cœur de cette effroyable thébaïde, assoiffée, prise d’angoisses sudorifiques et de visions d’eau, je cauchemardais. Dans une de mes hallucinations, vous possédiez un terrain aquicole ;  Pituite y raffermissait votre varech et vous ébaudissait en bêchant, avec fermeté, la vase l’entourant. Altérés par la chaleur du labeur, vous vous abstergiez et, répugnant à écluser comme il se doit votre propre lavure, vous vous abreuviez aux ruissellements limpides d’une fontaine. Ah ! Que le diable m’élingue ! Qu’on ribote avec le clysoir !! Refaisant surface, tourmentée par l’obscénité de l’algarade, je me signais en invoquant Saint Vincent.

Tandis que vous vous prélassiez dans votre établissement de banlieue, et dans la décrépitude  qui vous sied à ravir, j’errais dans les ruelles escarpées de Saint Cyprien, furetant sur la chaussée, priant pour qu’une dame-jeanne, abandonnée sur le bas-côté, contienne quelque rincette propre à me satisfaire. J’étais lasse de mes corvées auprès de mon vieux mitron, monnayant chaque jour l’accès de mon griffon, et sa molle alluvion, contre une irrigation à la source de son eau ardente. Un espoir se profilait cependant, incarné par cet abbé rencontré, il y a longtemps déjà, rue de l’Orient.

Je déambulais donc jusqu’à la Dalbade, mais un servant de messe, encore fébrile après l’office, m’indiqua que mon cureton venait de se retirer. Craignant à tout instant de dépérir de soif, j’implorais Saint Patrick de me secourir, quand je surpris une conversation qui tenait en haleine deux bigotes stationnées sur le parvis de l’église, égrenant dans leur papotage de précieuses informations sur le calendrier abbatiale. En effet, la Confrérie des Corps Sains tenait séance dans la basilique le soir même pour célébrer diverses festivités dévotes. La sacristine s’inquiétait de ne pouvoir trouver suffisamment d’âmes charitables pour débarquer la cargaison de Côtes de Condomois, attendue dans la réserve du presbytère.

En quête de vin liturgique, je claudiquais jusqu’à Saint Sernin, où je guettais la transsubstantiation, tel le vampire assoiffé de sang, et rechignant devant le croûton. Je trépignais au milieu d’une nuée de badauds, flagornais mes voisins les plus proches pour tuer le temps et aviver mon entendement.  Évidemment, je m’ennuyais très vite. On sonna fort heureusement l’ouverture de la châsse. Profitant d’un mouvement de foule, je me mis en quête du picrate et descendis dans la crypte, où crépitaient douze torches.

Fougeant ici et là, un ouvrage joliment travaillé attira mon attention : il s’agissait d’un coffret rempli des restes de quelque illustre. L’idée de jouer aux osselets me ravit un instant – vous connaissez mes fantasmes nécromantiques – aussi je prélevais un charmant petit coccyx, que je frictionnais contre mon pelvis. Les sens éveillés, je m’allongeais sur le catafalque dressé en la demeure apostologique, disposant mes membres en croix ; pour apaiser ma fureur, j’y sacrais les plaisirs de la chaire.

Encore tremblante, je tentais de reprendre mon souffle quand, recouvrant l’ouï, je crus percevoir une sorte de murmure rebondissant sur les murs voûtés de la chapelle. Je me rassemblais et suivais cette voix. Tapis dans un renfoncement du souterrain, un pèlerin récitait des patenôtres. Je le laissais s’adonner au culte des reliques, tandis que je lui reluquais le cul, qu’il avait ma foi fort bien fait. Devinant à son tour une présence, il fit volte face. N’ayant eu le temps de sourciller, mon chaste regard maintenant sa trajectoire, je découvris l’autre aspect de son anatomie, qui promettait des appâts très à mon goût.

Passée la surprise, croyant tous deux jouir d’un repli solitaire, nous nous rassurâmes et fîmes connaissance. Radieux, il m’attoucha alors, puis me baisa en me souhaitant, d’un souffle chaud contre l’oreille, « la paix du Christ ». Pénétrée par la catéchèse, la poitrine assaillie de soubresauts, je m’évanouis entre ses bras.

Je me réveillais dans le presbytère, et sentais qu’on me chatouillait les naseaux, non pas avec un flacon de sels, mais bien avec une fiole de Fronton. Mon secoureur m’en servit un verre, et descendit le reste d’une grande lapée. Échangeant quelques propos d’usage, j’appris qu’il livrait lui-même cet excellent breuvage dans les paroisses de la région. Il était intarissable sur la différenciation des cépages. Au détour d’une phrase, il m’avoua qu’à ses heures, il bouillait également le cru, de manière illicite, mais par passion.

J’étais ébranlée. Il vit mon trouble, et m’invita à me confier. Comme je lui contais mes récentes mésaventures, il apaisa ma peine en m’attouchant avec candeur.

Oui, Jean Raoul, vous l’avez bien compris : j’en suis éprise ! Mon bon ami me couvre à toute heure de mille attentions, et je le couve de ce regard bienveillant qui est désormais le mien. Il ne manque jamais de spiritueuses trouvailles pour détourner mon esprit de ses élans maussades : quelquefois, blottis contre l’alambic, nous observons le mouvement de sa cucurbite et de son chapiteau ; d’émotion, j’empoigne le col de cygne encore chaud. Comment ignorer la douceur de sa cornue longue et courbée ?

Une activité croissante peut nous animer soudain : sa cave est bien montée, et bien garnie, de quoi imaginer mille jeux affolants. Découvrant l’usage du foudre, furetant au petit bonheur, adoptant un air roublard en constatant l’épaisseur de la douelle de son tonneau, j’effleure, au hasard, un pédoncule, avant d’érafler vigoureusement une grappe ; il s’enflamme alors, foule les baies avant d’en débourber prestement le suc. Ah ! Avec quel entrain il enfonce le chapeau de marc dans le jus en fermentation ! J’ouille avec véhémence, et il se régale de ce spectacle, trempant alors ses lèvres dans mon moût et se pourléchant de la saveur âcre de son acide succinique.

L’autre jour, rêvassant devant notre enclos à pruniers, l’idée lui vint d’improviser un déjeuner sur l’herbe à la lisière des terres voisines. Il déroba sur un rebord d’une fenêtre un petit panier garni de victuailles, butin que nous partagions aussitôt entre nos deux besaces. Dans le sous-bois, cachés par l’ombrage d’un chêne rouvre, nous nous délections de ce menu frottin : je suçotais son vin jaune tandis qu’il goûtait ma croûte aux morilles. Dissertant sur les ramifications qui nous abritaient, il attira mon attention sur la finesse d’une longue tige chargée de glands. Quel botaniste !

Non, mon divin marquis, ne riez pas de l’ensemble des sentiments nobles qui m’animent : je n’en renonce pas pour autant à nos scandaleuses témérités. Cette lettre achevée, je transmettrai au cocher une requête adressée au régisseur de l’Hospice de Clichy, le priant de vous transférer dans un établissement plus adapté : l’Hospice de Strasbourg qui, comme vous le savez, possède une cave charmante, dans le chai de laquelle sont emmagasinées plusieurs récoltes. Si nous n’achoppons pas à sa résistance, nous pourrons ainsi nous rencontrer à Pontarlier, pour renouveler nos vœux, nos libations et surveiller la culture de nos champs de fenouil et d’anis vert – il faudra d’ailleurs songer à signer la procuration annale que je vous envoyais tantôt.

Espérant votre libération prochaine,

Virulemment vôtre

Lampégie d’Orval, kontess’ de Bourgueil

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s