Hépatome II Stéatose 4

Publié: décembre 11, 2014 par lesionsdangereuses dans saison 2

Texte lu à la librairie Torcatis de Perpignan, sur l’invitation d’André Robèr

Non, Jean Raoul, pour cette fois, je ne souffre de l’une de ces céphalalgies, prodrome contristant des lendemains d’ivresse, qui m’aurait poussée à l’inobservance de nos vœux impudents. Oh mon marquis, mon lichetronneur, doux cacochyme étrangleur de perroquet, mon camphrier, que ne voyez-vous l’affreux et tragique spectacle de cette destinée qui est mienne à présent ! Comment vous instruire des circonstances qui me trouvent ici, dans la cale de ce navire, en destination de la Nouvelle-France où m’attendent les Ursulines ? Je suis assaillie de mille remembrances, mon esprit se brouille, et moi-même je ne sais par quel bout me prendre. Mais ce désordre excite encore plus mon désir de me livrer sans réserve. Comme le malheureux se cognant l’orteil ne peut réprimer un cri de douleur, ou l’homme empressé – mais voulant durer – tente de maîtriser son élan pour ne pas le libérer trop tôt, il me faut tempérer mon excitation pour vous exposer, par un détail minutieux, cette intrigue, et ce depuis son préambule, tâche rendue plus ardue encore par la chaloupe orageuse que les flots imposent au rafiot, et qui me berce avec volupté jusque dans ce fondement où se concentre mon attention.

Vous aurez remarqué l’inhabituelle texture de ce billet. Je dû, plus tôt dans la soirée, me saisir des dessous de ma voisine de couche, le jupon dérobé faisant à présent office de peau de vélin. J’y ai tracé, à main levée, le frontispice célébrant nos aventures passées, avant que d’entamer le récit suivant, qui saura, je l’espère, vous rendre compte de la position dans laquelle je croupis désormais. Sur ce papier vergé de fortune, votre œil égrillard – mais aguerri – pourra reconnaître, en filigrane, l’empreinte des crachats érugineux de ma compagne de claustration. Puissent les résidus de ces phénomènes cataméniaux vous émouvoir.

Mon scabreux marquis, dans ma dernière missive, je vous informais de ma situation, m’étant établi dans l’arrière-pays, et mise en ménage avec un bouilleur de cru rencontré tantôt ; relation qui, je dois l’avouer, me tint en haleine plusieurs semaines durant. Il suffit pourtant que je m’absinthe un instant afin de régler quelques affaires qui réclamaient ma présence à Toulouse, pour que le gueux m’en fasse porter une paire, trahissant notre promesse monogamique avec une catin locale dont je tairais le nom, et qui le gratifia, pour tout monogramme, des stigmates d’une belle vérole.

Mon greluchon gagna dans la partie un voyage en Suède. C’était la tanasie. Or, vous êtes au fait de mon appétence pour l’impotence ; jadis nous nous découvrions d’ailleurs cette conformité de goût, teigneux marquis. Après avoir asséner le léporidé d’une verte semonce, je me réjouis des soins que je pouvais lui prodiguer. Dès potron-minet, j’actionnais la clysopompe en récitant des cantiques vésicatoires, puis je lui préparais sa décoction émétique. D’un geste tendre, je caressais ses papules, éclatantes sous la fine couche d’enduit sébacé, et portais les lèvres pour recueillir quelques gouttes de cet âcre liquide suintant de ses plaies suppuratives. Ah, le chancre folliculaire ! Il me rendait grâce en laissant échapper un discret écoulement blennorragique. Je fibrome encore rien que d’y songer !

Mais passons, le temps presse, j’entends déjà les maugréements de mes geôliers qui s’affairent en vue du prochain changement de quart. Vous ai-je dit que sitôt que nous levions l’ancre, je passais en revue les membres de la moussaille, et dépucelais, au passage le jeune timonier, puis l’ensemble de l’équipage avec qui je me plaisais à célébrer les noces de matelots ? À présent j’en suis rendue à caresser l’espoir, d’un geste certes assuré, qu’un navire chargé de flibustiers, voire de corsaires, vienne me détrousser. Ah ! Que ne donnerais-je pour éprouver encore cet état lénitif où l’âme, rassérénée, clame son exaltation, tandis que la chair, qui se lamentait et s’abandonnait à la miséricorde, est ébranlée par une délivrance aussi soudaine que salutaire !

Mais je m’égare. Revenons-en à nos rogatons. Mon drageon, si je trouvais dans l’affection de mon vigneron ostrogothique l’occasion d’endosser mon costume de sœur de charité, si je me délectais des taquineries et supplices que j’inventais pour ravir le moribond, je n’en n’oubliais pas pour autant mes engagements. Jamais je ne laissais votre nom se vêtir de la teinte spectrale de l’indifférence ! Constamment, je gardais nos serments ardents à l’esprit, et ravivais, pour ma pénitence, cette vision violente, terrible, du désarroi dans lequel vous languissiez. Oui, je ne connaissais que trop le sort aliénant qui était le vôtre, votre pharynx se contractant spasmodiquement sous l’effet de la soif ! Alors chaque jour, je prenais la plume et harcelais votre maton. Dans une épître, je chantais vos louanges et proclamais votre salubrité ! Dans une supplique, je le conjurais de vous affranchir de cette épouvantable sujétion ! Le cerbère ânonnait alors des raisonnements amphibologiques dans un lyrisme administratif mâtiné d’anacoluthe. Sa syntaxe filandreuse trahissait son obsession pour votre personne et, avec la pertinacité d’un cénobite, il n’avait de cesse de justifier votre incurie et votre corrélative séquestration à l’Hospice de Clichy ! Dans un dernier billet, je menaçais de faire jouer mes relations maçonniques pour obliger, par décret, la confiscation des picrates chers au monarque. Fi des Languedoc, razzia sur le Malaga, au diable les Vauvert ! J’allais assécher l’enchansonnerie, curer le tastevin et qu’il s’en serve de cape cervicale !

Mais rien ni fit, mon entêtement se heurtant chaque fois à l’obstination du toqué, qui sombrait à tout moment dans la monomanie panégyrique : il ne démordait pas de son caprice amoureux. Harassée par ces échanges stériles avec ce violeur de femmes enceintes, et ayant eu vent, par votre épouse, de l’influence de l’Abbé Schural sur votre protecteur, je fis mes adieux à mon infirme : le devoir m’appelait. J’ordonnais cependant le transfert de la moitié de la récolte vinicole de mon micheton vers le cellier de votre maisonnée puis, songeant que votre beau-père soignerait le nectar avec l’ardeur qu’on lui connaît, je me rétractais et envoyais le tout. Aussi je montais à Paris et y descendais direct dans les pires bas-fonds, chez notre amie Marguerite Gourdine, qui m’accueillit dans son lupanar de la rue Trousse-Vache. Je me dois d’être sincère : je m’arrêtais toutefois en chemin à la Taverne d’Aurillac, où nous avions, dans notre jeune temps, nos habitudes, puis traînais quelques jours à Saint Pompon pour me revigorer à la source d’un excellent vin de noix. Veuillez voir, mon ami, ce détour périgourdin comme un hommage.

Lors d’une charmante bacchanale donnée en mon honneur dans son couvent des filles perdues, Marguerite m’instruit des habitudes de l’ecclésiaste, auprès de qui elle se flattait d’avoir quelques crédits. La pécheresse et le confesseur se coudoyaient régulièrement dans la partie carrée, lors d’exquises sauteries orchestrées par notre appareilleuse, à l’occasion desquelles elle délestait le preux de son viatique. Pour faire entendre mes requêtes, il me suffirait, me dit-elle, de le bousculer un peu. Le sachant enclin, dans l’intimité, aux renversements de rôles, elle me conseilla d’user de fermeté, le cureton consentant volontiers, à l’issue d’un fervent repentir et de moult contritions, à la punition corporelle – tâche aisée pour peu qu’on possède du dévouement. Ainsi renseignée sur sa marotte, je vidais d’un coup sec le carafon disposé au pied du lit et remerciais, comme il se doit, notre tendre amie.

Dehors, c’était le Paris brumeux des petites aubes. Je tremulais un peu, comme le font ceux qui ont traversé la nuit des autres. Le soleil se levait métaphoriquement puisque je quittais l’animation nocturne pour rejoindre le lieu de ma députation diurne. Derrière les volets clos, on s’agitait déjà, ou encore. Tout à leurs liturgies, les concierges vidaient les latrines tandis que les bourgeois allaient à matines. Au sommet d’une pente escarpée, la ville remugla l’édifice : Notre-Dame-Des-Vertus. Introduite par le truchement de l’aumônier dont la Gourdine m’avait indiqué le nom, je repérais l’abbé, en pleine oblation. N’osant l’interrompre, je trompais l’ennui en furetant dans le lieu saint. Je m’approchais de la cuve de chaire et admirais l’ouvrage : partout, le moellon bien taillé. Au-dessus de l’autel, les absides circulaires se terminaient par de charmantes croupes, elles-mêmes appuyées sur un joli pignon. Plus haut, je remarquais la netteté de la pénétration des deux sections du jambage. Des vergettes soigneusement étudiées maintenaient entre eux les vitraux qui éclairaient, dans un jeu de lumière à vous émouvoir, la magnificence de l’arc de décharge menant à la sacristie.

Souvenez-vous, Jean Raoul, je me découvrais cette inclination pour ce qui est bien bâti il y a fort longtemps maintenant, lors de notre premier pèlerinage à Pontarlier, du temps de nos amours burgondes et dévergondées, alors que nous batifolions encore entre les bans Des Annonciades. Nous grimpions jusqu’au sommet de la Cluse, parfois au faîte du Mont Molar dont l’ascension nous arrachaient de longues expectorations et, contemplant la ville en contrebas, nous nous régalions ici du spectacle d’un beffroi aux pignons dentelés, là d’une échauguette en poivrière érigée sur un cul-de-lampe. Ah la beauté du Doubs aux heures apéritives ! Ah le doux chant des paysannes récoltant les semence de fenouil dans les champs ! Anis ! Toi qui seul justifie qu’on se précipite à la source !

Bref. Le calotin terminait quelque affaire avec une bigote locale venue lui montrer l’origine de ses rhumatismes. Enfin, ils se signèrent. L’Abbé pénétrant dans le jubé, j’en profitais pour m’avancer, puis l’abordais brusquement. Il se réfugia derrière le pupitre. La saillie de son ambon formait comme une bosse entre nous, nous gênant à chaque mouvement. Pour se donner une contenance, il compulsa les saintes écritures, tâta le bréviaire, le mit de guingois, le replaça nerveusement, lui donna trois, quatre coups de houssoir puis secoua le crin de sa verge. Il n’en fallu pas plus pour provoquer mon enthousiasme. Le plaisir génésique, quand il doit être délivré sans compensation réciproque, ne me chaut alors que s’il est durement consenti. Je lui donnais des disciplines, encore et encore. Pourtant néophyte dans l’activité, je réalisais soudainement que je possédais des vertus lubriques, dont je ne suspectais jusque-là l’existence, et qui secondaient ma passion dans l’exécution des gestes hiératiques. Oui, pour vous sauver, Jean Raoul, je me donnais corps et âme !

L’Abbé Schural apposa ses doigts sur mon avant-bras et je me réjouis de ce préciput inattendu. Il émit une plainte lugubre ; je l’offensais avec plus de véhémence, pensant qu’il louait là l’opiniâtreté de mon labeur. L’œil louche et mouillé, la peau rougie, les joues tuméfiées, les tempes palpitantes, son regard se voila tandis qu’il se tortillait dans des minauderies de bardache. Hélas, hélas, hélas, j’ignorais que ma victime faisait justement, cette semaine-là, acte de contrition, et avait passé, sous son habit, un cilice de pénitence maillé de pointes affutées, plaqué contre sa peau. En le fouettant de la sorte, j’avais à chaque coup enfoncé les piquots dans le moelleux de ses pannicules adipeux. Un aiguillon plus acéré que les autres transperça le gros des fesses, et vint réveiller une fistule anale, certes à la mode cette année, mais douloureuse. Un long râle se fit entendre, puis le curé embrassa deux octaves et éclata dans un cri à vous glacer les sangs, alertant les servants de messe qui se précipitèrent à sa rencontre. L’homme pieux se raidit et, dans une ultime transsubstantiation, s’épandit sur le plancher de l’église. Il resta coi un instant, mais sous l’effet de la surprise et de douleur conjuguées, trouva la force de m’avoiner, copieusement. Il maudit mon nom, puis le vôtre et, son mal venant à rengréger, nous promit des souffrances éternelles, une vengeance sans appel, nous voua aux gémonies, puis il jura une dernière fois avant de s’évanouir sur l’autel.

Mon grelot, vous m’en trouvez désolée. En donnant l’office j’avais débridé son orifice, et aggravé mon lapsus en le gratifiant d’un préfixe. J’étais confuse. En tentant d’intercéder en votre faveur j’avais aggravé votre situation. Terrassée par cet échec, encore secouée de tremblements, je relevais mes jupes comme vous le savez, et courais me refugier dans le temple de la paillardise tenue par la Gourdine, en compagnie des gouapes, des succubes, des hétaïres, des cythéréennes de mon espèce. À la ménagerie ci-énoncée s’ajoutaient tribades, séminaristes, banquiers, ducs et marquis, chevaliers de la manchette, condamnés de Biribi et quelques docteurs en Sorbonne, que j’échaudais malgré moi en leur faisant le récit de ce coup funeste.

Je me balançais mélancoliquement sur l’escarpolette orientale suspendue au centre de la pièce quand un badaud m’approcha ; il m’offrit, pour collation, deux pommes d’amour chinoises. Son air soudard dissimulait une tendresse inassouvie, aussi je me laissais aller à quelques épanchements. Nous nous visitâmes buccalement en toute amitié. Toute à mon absorption sublinguale, je ne vis pas que la chambre s’était tut. C’est ainsi que je fus prise, la bouche pleine si j’ose dire : une escouade de malotru portant le bleu venait de faire son entrée, interrompant le court de nos conventicules. On me fit la lecture d’une lettre de cachet, signée par François de Souche et accompagnée du témoignage accablant de l’Abbé Schural. Dans cette épithète diffamatoire, on me calomniait pour cette impudicité dont chaque jour je me gausse ; le libelle ne recensait même pas le centième de mes vices et j’en étais profondément vexée.

– « Quoi, Lampégie d’Orval, kontess’ se faisant marquise, demi-mondaine, un quart laboureuse, coupable de prévarications ? » protesta l’assemblée à l’encontre des gardes-chiourme stationnés dans l’entrée. Mais rien ne leur rendit l’araison. Rien, pas même les récriminations du cardinal en tenue de poupon, renversé dans un berceau de clématite pour téter son biberon, et qui agitait son hochet pour attirer leur attention.

La suite ne fut qu’humiliation : on m’enchaîna, mais sans m’accorder l’ivresse du rite masochiste. Telle une Messaline de première bourre, je fus jetée dans une charrette inconfortable et promenée à la vue de tous dans les rues de la capitale, avant d’être conduite au dépôt Saint Martin, où je passais la nuit sans même qu’on me permis de célébrer médianoche. Le lendemain, à l’audience du Grand Châtelet tenue en mon déshonneur, j’écopais un bannissement à perpétuité de notre nation. On signa mon transfert à la Salpêtrière, dans la cour de laquelle on me jeta l’opprobre, puis l’eau sale. Oui, Jean Raoul, je fus fustigée nue de fagots d’épines et flétrie d’un fer chaud en forme de Q sur l’épaule dextre, ce qui, je vous l’accorde, est plutôt cool. À cinq heure, on me présenta le crucifix – je protestais tant qu’on me converti au catholicisme – avant de m’assommer pour me mettre aux fers. Je ne revenais à moi que le jour d’après, apercevant l’ombre du gibet de Montfaucon et ses alpinistes ballottés par le vent mauvais.

La brigade qui nous escortait rencontra les archers de l’Hôpital et du Grand Prévost, et notre convoi s’engagea sur le Pont de Bièvre : on nous fit monter dans un bateau plat qui descendit la Seine jusqu’au Pont du Louvre, où était amarré un grand foncet de Rouen. Ce fut Dieppe, puis la Rochelle, et l’immensité de l’océan triste de boire tant d’eau. À présent je m’encroûte à fond de cale, entre le bétail, le coton à fromage, les biscuits de matelot, la morue séchée et les villageoises aux patois incompréhensibles.

Mais j’interromps ici le récit de mes mésaventures, car il me faut encore rendre sévice au capitaine pour que ce pli parvienne à bon port. De plus, les deux pelés trois tondus présents pour sa lecture commencent à se tortiller sur les chaises inconfortables mises à leur disposition. Déjà on toussote d’ennui ; il est temps de rendre la parole avant d’en être dessaisie, et de rincer nos miasmes à la source de quelques calimutchos, que nous boirons peut-être en l’honneur d’un coco dénommé Torcatis ou Bouloc, né dans la vigne et crevé dans la houille.

Diaphorétiquement vôtre,

Lampégie d’Orval

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