Archives de la catégorie ‘saison 2’

Hépatome II Stéatose 4

Publié: décembre 11, 2014 par lesionsdangereuses dans saison 2

Texte lu à la librairie Torcatis de Perpignan, sur l’invitation d’André Robèr

Non, Jean Raoul, pour cette fois, je ne souffre de l’une de ces céphalalgies, prodrome contristant des lendemains d’ivresse, qui m’aurait poussée à l’inobservance de nos vœux impudents. Oh mon marquis, mon lichetronneur, doux cacochyme étrangleur de perroquet, mon camphrier, que ne voyez-vous l’affreux et tragique spectacle de cette destinée qui est mienne à présent ! Comment vous instruire des circonstances qui me trouvent ici, dans la cale de ce navire, en destination de la Nouvelle-France où m’attendent les Ursulines ? Je suis assaillie de mille remembrances, mon esprit se brouille, et moi-même je ne sais par quel bout me prendre. Mais ce désordre excite encore plus mon désir de me livrer sans réserve. Comme le malheureux se cognant l’orteil ne peut réprimer un cri de douleur, ou l’homme empressé – mais voulant durer – tente de maîtriser son élan pour ne pas le libérer trop tôt, il me faut tempérer mon excitation pour vous exposer, par un détail minutieux, cette intrigue, et ce depuis son préambule, tâche rendue plus ardue encore par la chaloupe orageuse que les flots imposent au rafiot, et qui me berce avec volupté jusque dans ce fondement où se concentre mon attention.

Vous aurez remarqué l’inhabituelle texture de ce billet. Je dû, plus tôt dans la soirée, me saisir des dessous de ma voisine de couche, le jupon dérobé faisant à présent office de peau de vélin. J’y ai tracé, à main levée, le frontispice célébrant nos aventures passées, avant que d’entamer le récit suivant, qui saura, je l’espère, vous rendre compte de la position dans laquelle je croupis désormais. Sur ce papier vergé de fortune, votre œil égrillard – mais aguerri – pourra reconnaître, en filigrane, l’empreinte des crachats érugineux de ma compagne de claustration. Puissent les résidus de ces phénomènes cataméniaux vous émouvoir.

Mon scabreux marquis, dans ma dernière missive, je vous informais de ma situation, m’étant établi dans l’arrière-pays, et mise en ménage avec un bouilleur de cru rencontré tantôt ; relation qui, je dois l’avouer, me tint en haleine plusieurs semaines durant. Il suffit pourtant que je m’absinthe un instant afin de régler quelques affaires qui réclamaient ma présence à Toulouse, pour que le gueux m’en fasse porter une paire, trahissant notre promesse monogamique avec une catin locale dont je tairais le nom, et qui le gratifia, pour tout monogramme, des stigmates d’une belle vérole.

Mon greluchon gagna dans la partie un voyage en Suède. C’était la tanasie. Or, vous êtes au fait de mon appétence pour l’impotence ; jadis nous nous découvrions d’ailleurs cette conformité de goût, teigneux marquis. Après avoir asséner le léporidé d’une verte semonce, je me réjouis des soins que je pouvais lui prodiguer. Dès potron-minet, j’actionnais la clysopompe en récitant des cantiques vésicatoires, puis je lui préparais sa décoction émétique. D’un geste tendre, je caressais ses papules, éclatantes sous la fine couche d’enduit sébacé, et portais les lèvres pour recueillir quelques gouttes de cet âcre liquide suintant de ses plaies suppuratives. Ah, le chancre folliculaire ! Il me rendait grâce en laissant échapper un discret écoulement blennorragique. Je fibrome encore rien que d’y songer !

Mais passons, le temps presse, j’entends déjà les maugréements de mes geôliers qui s’affairent en vue du prochain changement de quart. Vous ai-je dit que sitôt que nous levions l’ancre, je passais en revue les membres de la moussaille, et dépucelais, au passage le jeune timonier, puis l’ensemble de l’équipage avec qui je me plaisais à célébrer les noces de matelots ? À présent j’en suis rendue à caresser l’espoir, d’un geste certes assuré, qu’un navire chargé de flibustiers, voire de corsaires, vienne me détrousser. Ah ! Que ne donnerais-je pour éprouver encore cet état lénitif où l’âme, rassérénée, clame son exaltation, tandis que la chair, qui se lamentait et s’abandonnait à la miséricorde, est ébranlée par une délivrance aussi soudaine que salutaire !

Mais je m’égare. Revenons-en à nos rogatons. Mon drageon, si je trouvais dans l’affection de mon vigneron ostrogothique l’occasion d’endosser mon costume de sœur de charité, si je me délectais des taquineries et supplices que j’inventais pour ravir le moribond, je n’en n’oubliais pas pour autant mes engagements. Jamais je ne laissais votre nom se vêtir de la teinte spectrale de l’indifférence ! Constamment, je gardais nos serments ardents à l’esprit, et ravivais, pour ma pénitence, cette vision violente, terrible, du désarroi dans lequel vous languissiez. Oui, je ne connaissais que trop le sort aliénant qui était le vôtre, votre pharynx se contractant spasmodiquement sous l’effet de la soif ! Alors chaque jour, je prenais la plume et harcelais votre maton. Dans une épître, je chantais vos louanges et proclamais votre salubrité ! Dans une supplique, je le conjurais de vous affranchir de cette épouvantable sujétion ! Le cerbère ânonnait alors des raisonnements amphibologiques dans un lyrisme administratif mâtiné d’anacoluthe. Sa syntaxe filandreuse trahissait son obsession pour votre personne et, avec la pertinacité d’un cénobite, il n’avait de cesse de justifier votre incurie et votre corrélative séquestration à l’Hospice de Clichy ! Dans un dernier billet, je menaçais de faire jouer mes relations maçonniques pour obliger, par décret, la confiscation des picrates chers au monarque. Fi des Languedoc, razzia sur le Malaga, au diable les Vauvert ! J’allais assécher l’enchansonnerie, curer le tastevin et qu’il s’en serve de cape cervicale !

Mais rien ni fit, mon entêtement se heurtant chaque fois à l’obstination du toqué, qui sombrait à tout moment dans la monomanie panégyrique : il ne démordait pas de son caprice amoureux. Harassée par ces échanges stériles avec ce violeur de femmes enceintes, et ayant eu vent, par votre épouse, de l’influence de l’Abbé Schural sur votre protecteur, je fis mes adieux à mon infirme : le devoir m’appelait. J’ordonnais cependant le transfert de la moitié de la récolte vinicole de mon micheton vers le cellier de votre maisonnée puis, songeant que votre beau-père soignerait le nectar avec l’ardeur qu’on lui connaît, je me rétractais et envoyais le tout. Aussi je montais à Paris et y descendais direct dans les pires bas-fonds, chez notre amie Marguerite Gourdine, qui m’accueillit dans son lupanar de la rue Trousse-Vache. Je me dois d’être sincère : je m’arrêtais toutefois en chemin à la Taverne d’Aurillac, où nous avions, dans notre jeune temps, nos habitudes, puis traînais quelques jours à Saint Pompon pour me revigorer à la source d’un excellent vin de noix. Veuillez voir, mon ami, ce détour périgourdin comme un hommage.

Lors d’une charmante bacchanale donnée en mon honneur dans son couvent des filles perdues, Marguerite m’instruit des habitudes de l’ecclésiaste, auprès de qui elle se flattait d’avoir quelques crédits. La pécheresse et le confesseur se coudoyaient régulièrement dans la partie carrée, lors d’exquises sauteries orchestrées par notre appareilleuse, à l’occasion desquelles elle délestait le preux de son viatique. Pour faire entendre mes requêtes, il me suffirait, me dit-elle, de le bousculer un peu. Le sachant enclin, dans l’intimité, aux renversements de rôles, elle me conseilla d’user de fermeté, le cureton consentant volontiers, à l’issue d’un fervent repentir et de moult contritions, à la punition corporelle – tâche aisée pour peu qu’on possède du dévouement. Ainsi renseignée sur sa marotte, je vidais d’un coup sec le carafon disposé au pied du lit et remerciais, comme il se doit, notre tendre amie.

Dehors, c’était le Paris brumeux des petites aubes. Je tremulais un peu, comme le font ceux qui ont traversé la nuit des autres. Le soleil se levait métaphoriquement puisque je quittais l’animation nocturne pour rejoindre le lieu de ma députation diurne. Derrière les volets clos, on s’agitait déjà, ou encore. Tout à leurs liturgies, les concierges vidaient les latrines tandis que les bourgeois allaient à matines. Au sommet d’une pente escarpée, la ville remugla l’édifice : Notre-Dame-Des-Vertus. Introduite par le truchement de l’aumônier dont la Gourdine m’avait indiqué le nom, je repérais l’abbé, en pleine oblation. N’osant l’interrompre, je trompais l’ennui en furetant dans le lieu saint. Je m’approchais de la cuve de chaire et admirais l’ouvrage : partout, le moellon bien taillé. Au-dessus de l’autel, les absides circulaires se terminaient par de charmantes croupes, elles-mêmes appuyées sur un joli pignon. Plus haut, je remarquais la netteté de la pénétration des deux sections du jambage. Des vergettes soigneusement étudiées maintenaient entre eux les vitraux qui éclairaient, dans un jeu de lumière à vous émouvoir, la magnificence de l’arc de décharge menant à la sacristie.

Souvenez-vous, Jean Raoul, je me découvrais cette inclination pour ce qui est bien bâti il y a fort longtemps maintenant, lors de notre premier pèlerinage à Pontarlier, du temps de nos amours burgondes et dévergondées, alors que nous batifolions encore entre les bans Des Annonciades. Nous grimpions jusqu’au sommet de la Cluse, parfois au faîte du Mont Molar dont l’ascension nous arrachaient de longues expectorations et, contemplant la ville en contrebas, nous nous régalions ici du spectacle d’un beffroi aux pignons dentelés, là d’une échauguette en poivrière érigée sur un cul-de-lampe. Ah la beauté du Doubs aux heures apéritives ! Ah le doux chant des paysannes récoltant les semence de fenouil dans les champs ! Anis ! Toi qui seul justifie qu’on se précipite à la source !

Bref. Le calotin terminait quelque affaire avec une bigote locale venue lui montrer l’origine de ses rhumatismes. Enfin, ils se signèrent. L’Abbé pénétrant dans le jubé, j’en profitais pour m’avancer, puis l’abordais brusquement. Il se réfugia derrière le pupitre. La saillie de son ambon formait comme une bosse entre nous, nous gênant à chaque mouvement. Pour se donner une contenance, il compulsa les saintes écritures, tâta le bréviaire, le mit de guingois, le replaça nerveusement, lui donna trois, quatre coups de houssoir puis secoua le crin de sa verge. Il n’en fallu pas plus pour provoquer mon enthousiasme. Le plaisir génésique, quand il doit être délivré sans compensation réciproque, ne me chaut alors que s’il est durement consenti. Je lui donnais des disciplines, encore et encore. Pourtant néophyte dans l’activité, je réalisais soudainement que je possédais des vertus lubriques, dont je ne suspectais jusque-là l’existence, et qui secondaient ma passion dans l’exécution des gestes hiératiques. Oui, pour vous sauver, Jean Raoul, je me donnais corps et âme !

L’Abbé Schural apposa ses doigts sur mon avant-bras et je me réjouis de ce préciput inattendu. Il émit une plainte lugubre ; je l’offensais avec plus de véhémence, pensant qu’il louait là l’opiniâtreté de mon labeur. L’œil louche et mouillé, la peau rougie, les joues tuméfiées, les tempes palpitantes, son regard se voila tandis qu’il se tortillait dans des minauderies de bardache. Hélas, hélas, hélas, j’ignorais que ma victime faisait justement, cette semaine-là, acte de contrition, et avait passé, sous son habit, un cilice de pénitence maillé de pointes affutées, plaqué contre sa peau. En le fouettant de la sorte, j’avais à chaque coup enfoncé les piquots dans le moelleux de ses pannicules adipeux. Un aiguillon plus acéré que les autres transperça le gros des fesses, et vint réveiller une fistule anale, certes à la mode cette année, mais douloureuse. Un long râle se fit entendre, puis le curé embrassa deux octaves et éclata dans un cri à vous glacer les sangs, alertant les servants de messe qui se précipitèrent à sa rencontre. L’homme pieux se raidit et, dans une ultime transsubstantiation, s’épandit sur le plancher de l’église. Il resta coi un instant, mais sous l’effet de la surprise et de douleur conjuguées, trouva la force de m’avoiner, copieusement. Il maudit mon nom, puis le vôtre et, son mal venant à rengréger, nous promit des souffrances éternelles, une vengeance sans appel, nous voua aux gémonies, puis il jura une dernière fois avant de s’évanouir sur l’autel.

Mon grelot, vous m’en trouvez désolée. En donnant l’office j’avais débridé son orifice, et aggravé mon lapsus en le gratifiant d’un préfixe. J’étais confuse. En tentant d’intercéder en votre faveur j’avais aggravé votre situation. Terrassée par cet échec, encore secouée de tremblements, je relevais mes jupes comme vous le savez, et courais me refugier dans le temple de la paillardise tenue par la Gourdine, en compagnie des gouapes, des succubes, des hétaïres, des cythéréennes de mon espèce. À la ménagerie ci-énoncée s’ajoutaient tribades, séminaristes, banquiers, ducs et marquis, chevaliers de la manchette, condamnés de Biribi et quelques docteurs en Sorbonne, que j’échaudais malgré moi en leur faisant le récit de ce coup funeste.

Je me balançais mélancoliquement sur l’escarpolette orientale suspendue au centre de la pièce quand un badaud m’approcha ; il m’offrit, pour collation, deux pommes d’amour chinoises. Son air soudard dissimulait une tendresse inassouvie, aussi je me laissais aller à quelques épanchements. Nous nous visitâmes buccalement en toute amitié. Toute à mon absorption sublinguale, je ne vis pas que la chambre s’était tut. C’est ainsi que je fus prise, la bouche pleine si j’ose dire : une escouade de malotru portant le bleu venait de faire son entrée, interrompant le court de nos conventicules. On me fit la lecture d’une lettre de cachet, signée par François de Souche et accompagnée du témoignage accablant de l’Abbé Schural. Dans cette épithète diffamatoire, on me calomniait pour cette impudicité dont chaque jour je me gausse ; le libelle ne recensait même pas le centième de mes vices et j’en étais profondément vexée.

– « Quoi, Lampégie d’Orval, kontess’ se faisant marquise, demi-mondaine, un quart laboureuse, coupable de prévarications ? » protesta l’assemblée à l’encontre des gardes-chiourme stationnés dans l’entrée. Mais rien ne leur rendit l’araison. Rien, pas même les récriminations du cardinal en tenue de poupon, renversé dans un berceau de clématite pour téter son biberon, et qui agitait son hochet pour attirer leur attention.

La suite ne fut qu’humiliation : on m’enchaîna, mais sans m’accorder l’ivresse du rite masochiste. Telle une Messaline de première bourre, je fus jetée dans une charrette inconfortable et promenée à la vue de tous dans les rues de la capitale, avant d’être conduite au dépôt Saint Martin, où je passais la nuit sans même qu’on me permis de célébrer médianoche. Le lendemain, à l’audience du Grand Châtelet tenue en mon déshonneur, j’écopais un bannissement à perpétuité de notre nation. On signa mon transfert à la Salpêtrière, dans la cour de laquelle on me jeta l’opprobre, puis l’eau sale. Oui, Jean Raoul, je fus fustigée nue de fagots d’épines et flétrie d’un fer chaud en forme de Q sur l’épaule dextre, ce qui, je vous l’accorde, est plutôt cool. À cinq heure, on me présenta le crucifix – je protestais tant qu’on me converti au catholicisme – avant de m’assommer pour me mettre aux fers. Je ne revenais à moi que le jour d’après, apercevant l’ombre du gibet de Montfaucon et ses alpinistes ballottés par le vent mauvais.

La brigade qui nous escortait rencontra les archers de l’Hôpital et du Grand Prévost, et notre convoi s’engagea sur le Pont de Bièvre : on nous fit monter dans un bateau plat qui descendit la Seine jusqu’au Pont du Louvre, où était amarré un grand foncet de Rouen. Ce fut Dieppe, puis la Rochelle, et l’immensité de l’océan triste de boire tant d’eau. À présent je m’encroûte à fond de cale, entre le bétail, le coton à fromage, les biscuits de matelot, la morue séchée et les villageoises aux patois incompréhensibles.

Mais j’interromps ici le récit de mes mésaventures, car il me faut encore rendre sévice au capitaine pour que ce pli parvienne à bon port. De plus, les deux pelés trois tondus présents pour sa lecture commencent à se tortiller sur les chaises inconfortables mises à leur disposition. Déjà on toussote d’ennui ; il est temps de rendre la parole avant d’en être dessaisie, et de rincer nos miasmes à la source de quelques calimutchos, que nous boirons peut-être en l’honneur d’un coco dénommé Torcatis ou Bouloc, né dans la vigne et crevé dans la houille.

Diaphorétiquement vôtre,

Lampégie d’Orval

Hépatome II Stéatose 3

Publié: septembre 17, 2012 par lesionsdangereuses dans saison 2

texte paru dans la revue Art&Anarchie (3), aux côtés des dessins pornolitiques de Gilles Olry, en octobre 2012

(La stéatose 3 a été perdue par l’éditeur des Hépatomes)

Cher ami

C’est pendant cette nuit sans lune que j’entreprends de vous rédiger une missive, alors qu’il m’est impossible de fermer l’œil, non que je souffre de votre absence – ô scabreux marquis, rance objet de toute mon affliction – mais puisqu’un besogneux m’ayant peloté naguère se rappelle à ma mémoire par la morsure franche d’une bonne castapiane.

Bien que tenue informée de votre état par ma douce et fidèle Pituite, que j’envoyais en reconnaissance à l’Hospice de Clichy, où vous séjournez depuis novembre, je me languis de vos intrigues, dont j’attends avidement le récit.

Il n’est pas rare, dans le secret de la toilette, que je caresse la burette ornée d’un pont d’argent mouvant du flanc senestre, adextré d’une tour carrée d’argent ajourée, que vous m’offriez jadis, du temps de nos amours burgondes et dévergondées, entre les bancs de Saint Bénigne de Pontarlier.

Hélas ! Lorsque je vous expédiais ma Pituite, j’imaginais encore avoir le loisir de vous poursuivre dans vos retranchements ! À l’aube, défiant la hauteur des courtines, moi la coureuse de remparts, je m’introduisais dans votre cellule et en humais l’air corrompu… Vous surprenant dans vos divagations lascives, je vous enjoignais de nous régaler de ces fioles d’eau de panax, négligemment délaissées sur quelque desserte – attrayantes bouteilles au contenu ocre et aqueux qui ont toujours su charmer mon esprit – en enduisant tour à tour votre soie incarnadine et mon sarcocarpe, déjà palpitant, d’onguents poisseux et moites.

C’était sans compter sur les moult incidents qui survinrent entre-temps. Avant que vous ne preniez asile dans la Seine – sous quel fallacieux prétexte ? – je vous narrais mon bannissement de la totalité des lieux de dépravation de la ville rose, mascarade mise en œuvre par notre éditeur, cette râclure, cette truandaille vicieuse, ce fouille au train à l’instruction princeps. M’ayant de la sorte réduite à siccité, Tholose devenue le théâtre d’une indissoluble polydipsie, je sombrais dans les affres de la mélancolie, et n’en émergeais qu’à certaines heures, me soulageant alors dans d’introspectives incartades.

Au cœur de cette effroyable thébaïde, assoiffée, prise d’angoisses sudorifiques et de visions d’eau, je cauchemardais. Dans une de mes hallucinations, vous possédiez un terrain aquicole ;  Pituite y raffermissait votre varech et vous ébaudissait en bêchant, avec fermeté, la vase l’entourant. Altérés par la chaleur du labeur, vous vous abstergiez et, répugnant à écluser comme il se doit votre propre lavure, vous vous abreuviez aux ruissellements limpides d’une fontaine. Ah ! Que le diable m’élingue ! Qu’on ribote avec le clysoir !! Refaisant surface, tourmentée par l’obscénité de l’algarade, je me signais en invoquant Saint Vincent.

Tandis que vous vous prélassiez dans votre établissement de banlieue, et dans la décrépitude  qui vous sied à ravir, j’errais dans les ruelles escarpées de Saint Cyprien, furetant sur la chaussée, priant pour qu’une dame-jeanne, abandonnée sur le bas-côté, contienne quelque rincette propre à me satisfaire. J’étais lasse de mes corvées auprès de mon vieux mitron, monnayant chaque jour l’accès de mon griffon, et sa molle alluvion, contre une irrigation à la source de son eau ardente. Un espoir se profilait cependant, incarné par cet abbé rencontré, il y a longtemps déjà, rue de l’Orient.

Je déambulais donc jusqu’à la Dalbade, mais un servant de messe, encore fébrile après l’office, m’indiqua que mon cureton venait de se retirer. Craignant à tout instant de dépérir de soif, j’implorais Saint Patrick de me secourir, quand je surpris une conversation qui tenait en haleine deux bigotes stationnées sur le parvis de l’église, égrenant dans leur papotage de précieuses informations sur le calendrier abbatiale. En effet, la Confrérie des Corps Sains tenait séance dans la basilique le soir même pour célébrer diverses festivités dévotes. La sacristine s’inquiétait de ne pouvoir trouver suffisamment d’âmes charitables pour débarquer la cargaison de Côtes de Condomois, attendue dans la réserve du presbytère.

En quête de vin liturgique, je claudiquais jusqu’à Saint Sernin, où je guettais la transsubstantiation, tel le vampire assoiffé de sang, et rechignant devant le croûton. Je trépignais au milieu d’une nuée de badauds, flagornais mes voisins les plus proches pour tuer le temps et aviver mon entendement.  Évidemment, je m’ennuyais très vite. On sonna fort heureusement l’ouverture de la châsse. Profitant d’un mouvement de foule, je me mis en quête du picrate et descendis dans la crypte, où crépitaient douze torches.

Fougeant ici et là, un ouvrage joliment travaillé attira mon attention : il s’agissait d’un coffret rempli des restes de quelque illustre. L’idée de jouer aux osselets me ravit un instant – vous connaissez mes fantasmes nécromantiques – aussi je prélevais un charmant petit coccyx, que je frictionnais contre mon pelvis. Les sens éveillés, je m’allongeais sur le catafalque dressé en la demeure apostologique, disposant mes membres en croix ; pour apaiser ma fureur, j’y sacrais les plaisirs de la chaire.

Encore tremblante, je tentais de reprendre mon souffle quand, recouvrant l’ouï, je crus percevoir une sorte de murmure rebondissant sur les murs voûtés de la chapelle. Je me rassemblais et suivais cette voix. Tapis dans un renfoncement du souterrain, un pèlerin récitait des patenôtres. Je le laissais s’adonner au culte des reliques, tandis que je lui reluquais le cul, qu’il avait ma foi fort bien fait. Devinant à son tour une présence, il fit volte face. N’ayant eu le temps de sourciller, mon chaste regard maintenant sa trajectoire, je découvris l’autre aspect de son anatomie, qui promettait des appâts très à mon goût.

Passée la surprise, croyant tous deux jouir d’un repli solitaire, nous nous rassurâmes et fîmes connaissance. Radieux, il m’attoucha alors, puis me baisa en me souhaitant, d’un souffle chaud contre l’oreille, « la paix du Christ ». Pénétrée par la catéchèse, la poitrine assaillie de soubresauts, je m’évanouis entre ses bras.

Je me réveillais dans le presbytère, et sentais qu’on me chatouillait les naseaux, non pas avec un flacon de sels, mais bien avec une fiole de Fronton. Mon secoureur m’en servit un verre, et descendit le reste d’une grande lapée. Échangeant quelques propos d’usage, j’appris qu’il livrait lui-même cet excellent breuvage dans les paroisses de la région. Il était intarissable sur la différenciation des cépages. Au détour d’une phrase, il m’avoua qu’à ses heures, il bouillait également le cru, de manière illicite, mais par passion.

J’étais ébranlée. Il vit mon trouble, et m’invita à me confier. Comme je lui contais mes récentes mésaventures, il apaisa ma peine en m’attouchant avec candeur.

Oui, Jean Raoul, vous l’avez bien compris : j’en suis éprise ! Mon bon ami me couvre à toute heure de mille attentions, et je le couve de ce regard bienveillant qui est désormais le mien. Il ne manque jamais de spiritueuses trouvailles pour détourner mon esprit de ses élans maussades : quelquefois, blottis contre l’alambic, nous observons le mouvement de sa cucurbite et de son chapiteau ; d’émotion, j’empoigne le col de cygne encore chaud. Comment ignorer la douceur de sa cornue longue et courbée ?

Une activité croissante peut nous animer soudain : sa cave est bien montée, et bien garnie, de quoi imaginer mille jeux affolants. Découvrant l’usage du foudre, furetant au petit bonheur, adoptant un air roublard en constatant l’épaisseur de la douelle de son tonneau, j’effleure, au hasard, un pédoncule, avant d’érafler vigoureusement une grappe ; il s’enflamme alors, foule les baies avant d’en débourber prestement le suc. Ah ! Avec quel entrain il enfonce le chapeau de marc dans le jus en fermentation ! J’ouille avec véhémence, et il se régale de ce spectacle, trempant alors ses lèvres dans mon moût et se pourléchant de la saveur âcre de son acide succinique.

L’autre jour, rêvassant devant notre enclos à pruniers, l’idée lui vint d’improviser un déjeuner sur l’herbe à la lisière des terres voisines. Il déroba sur un rebord d’une fenêtre un petit panier garni de victuailles, butin que nous partagions aussitôt entre nos deux besaces. Dans le sous-bois, cachés par l’ombrage d’un chêne rouvre, nous nous délections de ce menu frottin : je suçotais son vin jaune tandis qu’il goûtait ma croûte aux morilles. Dissertant sur les ramifications qui nous abritaient, il attira mon attention sur la finesse d’une longue tige chargée de glands. Quel botaniste !

Non, mon divin marquis, ne riez pas de l’ensemble des sentiments nobles qui m’animent : je n’en renonce pas pour autant à nos scandaleuses témérités. Cette lettre achevée, je transmettrai au cocher une requête adressée au régisseur de l’Hospice de Clichy, le priant de vous transférer dans un établissement plus adapté : l’Hospice de Strasbourg qui, comme vous le savez, possède une cave charmante, dans le chai de laquelle sont emmagasinées plusieurs récoltes. Si nous n’achoppons pas à sa résistance, nous pourrons ainsi nous rencontrer à Pontarlier, pour renouveler nos vœux, nos libations et surveiller la culture de nos champs de fenouil et d’anis vert – il faudra d’ailleurs songer à signer la procuration annale que je vous envoyais tantôt.

Espérant votre libération prochaine,

Virulemment vôtre

Lampégie d’Orval, kontess’ de Bourgueil

Hépatome II Stéatose 1

Publié: novembre 18, 2011 par lesionsdangereuses dans saison 2

Ah ma chère Lampégie,

Détrompez-vous, ce n’est pas la censure qui est cause de mon silence, ou la pingre irrésolution de notre éditeur aviné. Non. Me voici, depuis mon retour du lieu de nos débauches estivales, bouclé dans l’enceinte de l’hospice de Clichy, victime malheureuse de la délation d’un de vos amants, visiblement saisi d’un irrépressible sentiment de jalousie, le goulot à peine renversé, à la vue de votre nature partageuse. Là où je n’ai vu que vertu, le jeunot à peine défloré n’y a vu que du vice. Vous auriez dû prendre garde à son jeune âge, où la vigueur des pulsions vainc aisément les rigueurs de la raison. Je ne vous accable pas, ma chère, il fallait bien que commerce se fisse.

Sachez seulement que j’ai beau me démener, désormais rien n’y fait, nul ne veut croire à la santé de mon âme innocente. Même les infirmières que j’attouche délicatement par quelques paroles à double lampes ne peuvent me souffrir. A peine m’approché-je qu’elles reculent d’un pas mal assuré, refusant la moindre léchouille, le moindre relent de vapeur post coïtale au démuni que je suis, demeurant ainsi avec ce seul arrière goût de javel au fond du palais. Vous qui vous plaigniez de vos sécheresses, voyez donc ma situation ! Je suis tellement sec que je ne défèque plus !

Seul ce cochon de directeur est convaincu de ma bonne foi, et encore prétend-il que je feins la constipation comme je feins la folie, ce qui en est paradoxalement un signe évident, dernier stratagème que mon cerveau d’alambic aurait conçu pour vivre ainsi aux frais de l’état. Je crois qu’il m’a vu plus grand que je ne suis, confondant prince et marquis. Et pour cela même il réclame vengeance, l’apôtre de l’égalité, son cartésianisme patent le conduisant à ne plus vouloir que je le quitte. Ah si ces moeurs étaient plus libres, et sa raison plus dirigée, je pourrais le soulager de mon poids, et retourner en la capitale écumer quelques nectars oubliés dans les tavernes les plus stupréfiantes.

Hélas, à son image, je manque de méthode et ne suis déjà plus qu’un animal de foire, à l’équilibre triste, que ces banlieusards de la pensée traînent au sein de leurs orgies quotidiennes, m’imposant ainsi le spectacle assassin de leurs pariades, martyr d’une participation qui m’est interdite. L’inclination que nous pouvons ressentir au contact de la jeunesse n’est-elle pas pourtant le signe d’un amour non exclusif, global et sans limite ? N’est-ce pas la définition même de l’amour ? Comment peut-on condamner comme la pire turpitude la plus divine vertu ? Sadisme médical de la castration !

Heureusement, je puis encore m’échapper par votre souvenir et celui, déjà lointain, de nos travaux dirigés, cette liberté corporelle, ce fougueux syndicalisme à l’éthanol que vous vous plaisiez à qualifier de corporatisme d’abreuvoir et dont tous les contempteurs du corps enviait l’âme. Les mots se perdent ma chère, de nature en convention !
Venez donc, intercédez en ma faveur, la couche me guette, je le sens, je le vois au regard de ma silhouette gironde, fruit d’une abstinence imposée. Les patients possédant encore l’oralité me débectent, je ne puis souffrir leur verbiage métaphorique. Seuls ceux dont l’esprit a franchi le seuil critique du non-verbal, ou au mieux, les bègues de la pensée qui évitent de trébucher sur les mots, me contentent. Le reste ne me rappelle que trop hier, nostalgie d’un temps futur.

Madame de Levesc, vieille baronne bannie par la cour élyséenne pour cause d’accouplements illégitimes, qui, depuis ce triste décret, n’a plus pipé mot, daigne me soulager occasionnellement de son phrasé râpeux, héritage certain de ses frasques zoophiles. Nonobstant mon manque de vigueur certaine, elle m’a signifié, par de grands gestes sibyllins que le temps aide à déchiffrer, qu’elle trouvait mon membre fort à son goût, et qu’elle allait, par des connaissances qui lui sont restées fidèles, je ne puis d’ailleurs me l’expliquer, introduire frauduleusement en l’hospice des breuvages parmi les meilleurs.

L’espoir de rejouer ainsi cette partition que nous connaissons si bien, et de pouvoir écluser ces aphrodisiaques de potomane, m’a requinqué suffisamment pour me permettre de vous griffonner cette missive, avant que les vapeurs vénérées de ces élixirs me retirent à moi-même. J’ai bon espoir qu’elle vous parvienne, malgré le filtrage du directeur. Je vais la confier à l’un des amis de la baronne qui la remettra à notre éditeur à qui je dois la lecture de la vôtre. Contactez je vous prie votre croupion juif qu’il me sorte de ce vilain pas, au moins servira-t-il à quelque chose, car je crois tenir de vous qu’il a le bras long. Et s’il ne le peut, venez vous installer ici. Je puis vous assurer qu’il n’y aura guère d’obstacles qui se présenteront à vous, car, croyez-le, il est plus aisé d’y entrer que d’en sortir. Mais cela je vous le conterai ultérieurement car le temps m’est compté. Dans l’attente de votre venue, recevez mes plus belles semences, et sachez que je demeure, lubriquement vôtre.

JRDP

stéatose n°1

Publié: novembre 6, 2011 par lesionsdangereuses dans saison 2

Bravo ! Faire le coup de la censure à notre lectorat, bonjour le coït interruptus !

Censure, crime de lèse-âme !

Oh mon ami, que je suis affamée, j’évolue, sans dictame pour apaiser ma souffrance, affligée de cette brûlure de vice inassouvi qui me consume !

La sécheresse me guette, les muqueuses de mon pharynx en sont déjà victimes, se desquamant au contact de cette eau qu’on essaye de me faire ingurgiter. Non ! Je serre les dents ! Je n’accepterai comme remède à cette bouche altérée qu’une barrique de fine, et de première bourre !!

Par mon foie, qu’endure-je ! Quel cauchemar ! Arrgh !

Oui, Jean Raoul, mes heures sont comptées.

Notre éditeur, cet enfant de salaud, m’a fait proscrire de la totalité des lieux de perdition de Toulouse. Voilà des semaines que je me vois refuser l’entrée des gargotes les plus malfamées. Je suis partie au Ribouldingue l’autre soir, bien décidée à m’envoyer quelques godets de Forton, aussi je tentais de soudoyer quelque étudiant déshérité ; rien n’y fit. Tout le monde est de mèche. Notre tyran, l’infâme, prétend qu’il en va de mon intérêt : c’est sans oublier la faillite qui menace désormais plus de la moitié des commerces de la ville. Je suis rendue aux affres de l’angoisse, moi, pauvre terre en jachère, vendant mon corps aux plus offrants – et je peux vous dire que les vils ne font pas toujours preuve de largesse.

Je ne survie que par la bonté de mon ami le boulanger de St Preux (qui m’a pris et pétri avec fermeté de part le passé) et ses livraisons quotidiennes de chiboust, que je suçote du matin au soir, par petites tranches, pour en extraire le nectar poiré.

Le désespoir me guette, et je songe souvent, bien trop, à la fin de mes aventures, moi, reine privée de ses sujets, monarque sans emprise, polype assoiffée, rendue paria, bélître, belle Hydre de son litron dépossédée, cloîtrée dans ce palais limbique qui m’éloigne de l’alambic, moi Lampégie, m’abaissant à battre le pavé en psalmodiant mes supplications, graissant la patte corrompue des taverniers, avec le succès d’un exhibitionniste errant un 15 août dans les rues de Limoges.

Qu’ai-je fait ? Quels crimes avons-nous commis ? Fallait-il passer sous silence ces quelques orgies familiales en Languedoc Roussillon, impliquant parfois la participation de votre progéniture – mais vos enfants sont tellement mâtures, et à la fois si espiègles, comment leur refuser quelques jeux le temps des vacances ? – et la joie éprouvée au contact des autochtones ? Fallait-il nier le charme de Collioure, la fougue des pêcheurs catalans, dans les filets desquels je me débattais des heures durant ?

Je ne connais votre situation en Gironde, et je tremble rien que d’y penser.

Luttons mon cher ! Ne cédons pas sur nos désirs ! On nous blâme pour nos hépatomes ? Qu’importe, publions des stéatoses !

Lampégie d’Orval